7 questions à Khaled Igué : l’heure de l’Afrique tant espérée est-elle là ?

Véritable sentiment de double fierté de voir apparaître l’ouvrage intitulé “L’heure de l’Afrique“, écrit par le béninois Khaled Igué, banquier d’affaires et de développement, actuellement Associé en charge de l’Afrique chez B&A Investment Bankers, et Fondateur et Président du think tank Club 2030 Afrique.

Fierté tout d’abord nationale, car l’intelligentsia béninoise frappe encore par une contribution des plus riches et des plus mises à jour sur l’histoire du développement en Afrique.

Fierté ensuite africaine parce que l’ouvrage traite du continent qui continuera à accueillir nos fils et filles demain. Si nous sommes nés en Afrique, le passé, la situation actuelle et l’avenir de ce continent nous concernent chacun et tous.

L’ouvrage, doublement préfacé par Abdou Diouf, ancien président de la République du Sénégal et ancien secrétaire général de la francophonie, et par Hervé de Charrette, ancien ministre des affaires étrangères de la République française, se propose ainsi de jeter le diagnostic et les bases du développement durable et inclusif de l’Afrique.

7 questions à Khaled Igue sur L'heure de l'Afrique Hermann

L’Afrique est à un tournant de son histoire. Sur les 1,216 milliards d’habitants que comptent le continent, 420 millions sont décrits par la Banque mondiale comme “extrêmement pauvres”, vivant avec moins d’1,90 dollars par jour. 43 % du continent est en situation très précaire. Mais la pauvreté n’est pas que monétaire : elle se décrit aussi en termes de “capabilités” (A. Sen), de déficit éducatif, de manque d’accès aux soins ou aux droits élémentaires. Pourtant, l’Afrique est un territoire riche en ressources naturelles et humaines qu’il faut apprendre à exploiter. Le présent essai ne se contente pas de poser un diagnostic et sans concession ; il propose des solutions concrètes pour permettre un développement durable et inclusif.

S. I. Djomakon : C’est ainsi que vous présentez, Khaled Igué, ce premier essai, L’heure de l’Afrique, à la portée du grand public. Je trouve le titre de l’ouvrage certes interpellatif mais assez osé. D’autres figures aussi passionnées et engagées que vous pour l’Afrique craignent que cette heure soit encore loin.
1. Pouvez-vous partager avec nous ce qui a motivé cet essai et ce qui vous donne la conviction que l’heure de l’Afrique a sonné ?

K. Igué : J’ai écrit ce livre ‘‘L’heure de l’Afrique’’ pour éveiller notre conscience collectivement. Notre continent a aujourd’hui de grands atouts. La démographie africaine est inédite et exceptionnelle à bien des égards. Aucun continent n’a connu une telle structure démographique ainsi qu’une croissance aussi effective auparavant. Nous avons une population de 1,200 milliards d’habitants qui va doubler dans les 30 prochaines années. Alors, 50% de notre population a moins de 25 ans, et l’âge médian sur le continent aujourd’hui est d’à peu près 13 ans ou 15 ans selon les études. Je trouve que c’est un atout énorme. Nous avons une croissance macroéconomique soutenable depuis une dizaine d’années qui est aux alentours de 3%. Et enfin nous avons des ressources naturelles partout sur le continent.

Tous ces atouts m’amènent à penser que plus que jamais notre continent peut avec une jeunesse engagée aujourd’hui se développer. C’est pour ça que j’ai clamé haut et fort que l’heure de l’Afrique a sonné !

S. I. Djomakon : Merci Khaled Igué, ce sont là des motifs qui interpellent davantage.
2. Alors, à qui vous adressez-vous principalement et en général, et quel message clé voulez-vous passer à votre audience ?

K. Igué : Je m’adresse généralement à tous les africains peu importe où ils vivent dans le monde : que ce soit les africains qui vivent sur le continent ou les diasporas africaines. Et si je veux faire preuve d’ouverture d’esprit, je dirai que je m’adresse à toutes celles et tous ceux qui aiment l’Afrique.

Le message le plus important que je souhaiterais passer, c’est qu’avec la volonté, la détermination nous pouvons réussir en ce début du XXIe siècle à créer une croissance inclusive, un développement durable sur le continent. J’ai envie à travers ce livre aussi, prouver que la jeunesse africaine éduquée en masse aujourd’hui est capable de relever le défi du développement et d’amener le continent vers un développement durable.

S. I. Djomakon : J’ai pris le temps de lire cette partie où vous avez parlé de missions générationnelles, depuis les indépendances africaines jusqu’à ce jour.
3. Et la question que je m’en vais vous poser là-dessus, Khaled, percevez-vous, à la lumière de votre expérience et de l’ouvrage, si la génération de nos pères a posé des fondations suffisamment solides pour que nous y bâtissions, nous, les conditions propices du développement africain ?

K. Igué : La génération de nos grands-parents que j’appelle dans le livre ‘‘les libérateurs au long cours’’ ont, en ce qui les concerne, fait en sorte de nous donner les bases de la construction de notre continent. Ils ont libéré le continent africain des mains de ceux-là qui l’ont colonisé. Ils nous ont rendu notre liberté et nous leur sommes reconnaissants pour ça.

Alors, la génération de nos parents qui sont les premiers leaders politiques qu’on taxe souvent de corruption, de népotisme et de tous les maux, moi je plaiderai pour un peu d’indulgence à leur égard parce que la tâche était rude ! Après les indépendances, l’Afrique était sous l’influence de pressions externes occidentales venant de tous bords à cause des ressources naturelles. Ils ont essayé : est-ce qu’ils ont réussi leur mission ? Mais ce que je sais c’est qu’ils ont mis en place quelques fondations qui nous permettent aujourd’hui nous de prendre la relève et de construire cette Afrique que nous souhaitons toutes et tous.

S. I. Djomakon : Vous dites donc que tout développement économique repose sur trois paramètres fondamentaux, ce que vous appelezle “Triangle des ressources”.
4. Et vous enchaînez “…le capital humain est la première ressource dont a besoin l’Afrique pour se développer”. A quel point est-ce si important, le capital humain ?

K. Igué : Oui, le triangle de ressources qui est ce concept économique basé sur 3 axes principaux, d’abord l’expertise, ensuite l’investissement et enfin la technologie. En effet, je mets l’expertise en haut de la pyramide pour la seule et simple raison que tout développement commence par l’éducation. Et tout développement qui se veut durable et inclusif passe par la formation du capital humain pour transformer les talents en expertises.

Nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin de créer une véritable adéquation entre la formation et le travail incluant les emplois sur le continent. C’est un fait que l’industrialisation et le développement économique d’un continent passent forcément par le développement des bonnes expertises aux bonnes places. Sans l’expertise, il n’y a pas de croissance durable. Donc oui, le développement durable et inclusif est d’abord un développement humain. Et de ce fait, l’éducation couplée à la bonne orientation des expertises dans les secteurs que je qualifie de secteurs clés d’avenir dans l’ouvrage, demeure la condition sine qua non pour le développement du continent africain.

S. I. Djomakon : On le dit souvent, on l’entend aussi que “l’Afrique n’investit pas assez dans son capital humain”.
5. De votre position de banquier d’affaires et de développement, comment est-ce qu’on investit dans le capital humain pour en faire un levier de croissance et de développement ?

K. Igué : De mon point de vue, les temps ont complètement changé. Aujourd’hui, il y a énormément de capitaux privés qui voyant la rentabilité dans le domaine de l’éducation ont décidé d’y investir massivement. Et de plus avec les nouvelles technologies aujourd’hui, nous pouvons faire un effet de levier et créer plus d’emplois. Je m’explique : Nous ne sommes plus obligés aujourd’hui de construire des salles de classe physiques partout dans nos pays. Nous avons la capacité d’avoir des salles de classe virtuelles où un nombre d’enfants/d’étudiants important peut accéder à l’éducation à distance. Ça c’est important de le savoir dans la mesure où cela permet de réduire les coûts d’infrastructures et de mettre beaucoup plus les moyens sur le contenu des formations. Ça c’est le premier point !

Le deuxième point qui est important, et j’en parlais tout à l’heure, c’est l’adéquation entre l’emploi et la formation. Il nous faudrait aujourd’hui dans la phase de construction structurelle de nos pays, former massivement ce que j’appelle ‘’des ouvriers ou des techniciens’’, en gros les emplois de mains, c’est-à-dire les artisans qui sont capables de bâtir nos économies. Il faudra pour ça, valoriser ces métiers, permettre à ces métiers d’accéder à l’entrepreneuriat pour que demain le maçon, le plombier et j’en passe, soient capables de créer son propre emploi et gagner sa vie. Donc l’attraction massive des jeunes de ma génération dans ces métiers d’artisanat ou même dans l’agriculture passe par la valorisation de ces secteurs.

S. I. Djomakon : Alors à cet effet, vous engagez la responsabilité de tous : États et gouvernants, champions économiques et PME, jeunes et femmes, et les diasporas.
Vous êtes vous-même un acteur de la diaspora.
6. Pensez-vous que les diasporas soient prêtes et se mobiliseront véritablement pour développer l’Afrique au-delà de la sphère d’assistance familiale habituelle ?

K. Igué : Ce que je crois c’est que pour qu’un développement soit durable, inclusif et effectif, il faudrait que toutes les parties prenantes de développement dialoguent. Il est primordial que les gouvernements, la société civile, les entreprises et les diasporas dialoguent. Une fois le dialogue instauré, il est nécessaire qu’ensemble les parties prenantes définissent une feuille de route pour que chaque partie prenne ses responsabilités.

Je crois qu’il y a un réel besoin, ressenti mais pas toujours bien compris, d’encourager massivement les diasporas, de mettre en place les outils incitatifs qui permettent leur retour et l’investissement dans leurs pays d’origine. Un certain nombre de pays l’expérimentent et nous en voyons les fruits. Mais, il faut que l’effort soit collectif et aille au-delà parce que les diasporas sont porteuses d’expertise, de technologies, ce qui permettrait de faire un transfert de technologies qu’on peut s’approprier, et du transfert d’expertises sur place dans nos pays. Le dialogue des parties prenantes est la meilleure arme qui permette de créer cette feuille de route et qui favorisera le développement durable et inclusif de nos pays africains.

S. I. Djomakon : La difficulté reste que les ressources humaines africaines elles-mêmes, la jeunesse, les femmes, n’ont pas pleinement conscience de la force qu’elles représentent.
Vous dites certes qu’il faut relativiser les clichés sur l’extrême pauvreté en Afrique — je suis d’accord — mais la toute autre réalité quotidienne est en face pour ceux qui la vivent.
Les populations ne se voient pas être une force de développement puisque la recherche parfois même vaine du pain quotidien les amène à accepter un travail qui ne leur correspond pas ou un travail précaire, très peu décent, qu’elles n’auraient certainement jamais accepté si elles avaient eu d’autres options.
7. A qui incombe, selon vous, la responsabilité de ce changement de perception et quel message d’encouragement avez-vous pour notre génération ?

K. I. : C’est une très belle question ! Moi je suis né au Bénin, j’ai grandi au Bénin jusqu’à l’âge de 18 ans. J’ai vécu ensuite une année au Ghana et j’ai eu la chance de voir de près la perte d’espoir des populations dans un avenir…

Vous savez à la sortie des indépendances, nous avons donné l’impression à toutes nos populations que la seule manière de gagner leurs vies, c’est soit de faire de la politique ou soit de faire ce que j’appelle du commerce si on peut l’appeler ainsi. Mais la création d’entreprise, la création d’emplois, la création de valeur, c’était quelque chose qui était complétement absent de notre réflexion. Combien de chefs d’entreprises de génération en génération y-a-t il dans nos pays aujourd’hui ? Combien de richissimes femmes et hommes créent des emplois massifs dans nos pays aujourd’hui ? Très peu !

Beaucoup de richissimes femmes ou hommes préfèrent garder leur argent dans les comptes bancaires que de l’investir et de créer des emplois. Ce en quoi je crois aujourd’hui qui est porteur d’espoir, c’est que nous avons tous pris conscience collectivement que si nous ne créons pas l’écosystème pour un développement durable et inclusif dans nos pays respectifs, cela causera un gros problème parce que nous avons une jeunesse en masse à former et pour laquelle nous devons créer ces emplois. Il est important d’éveiller les consciences. Il est important de faire ce plaidoyer en expliquant à chaque Africain dans chaque pays où que ces personnes soient qu’il faudra ensemble investir massivement et créer les emplois. C’est une responsabilité collective. C’est la responsabilité non seulement des gouvernements, mais aussi de tout le tissu économique sans oublier la société civile.

Merci Khaled Igué pour vos réponses. Merci aussi, chers lecteurs, pour le temps de lecture. Vous pouvez vous procurez l’ouvrage de Khaled Igué, “L’heure de l’Afrique : pour un développement durable et inclusif”, dans vos librairies habituelles en Afrique francophone, en France, sur Amazon, et autres.
Pour rappel,

Khaled Igué est Managing Partner & Africa Chairman de B&A Investment Bankers. Il a été désigné Young Global Leader par le World Economic Forum de Davos en 2018. Avant de rejoindre B&A, Khaled a occupé plusieurs postes de direction pour l’Afrique et l’Europe dans les secteurs de l’énergie et de l’agroalimentaire.

De 2016 à 2018, Khaled était le Directeur des partenariats publics et institutionnels pour l’Afrique chez OCP, leader mondial de l’industrie des phosphates et des engrais. Avant de devenir Directeur des partenariats publics, Khaled a dirigé de 2015 à 2016 des missions de la pratique « Energy » chez EUROGROUP Consulting. Auparavant, de 2009 à 2015, Khaled a acquis une expérience significative en tant que Manager de projets chez AREVA, un leader mondial dans l’industrie de l’énergie et des mines.

Depuis 2012, Khaled est le fondateur et président du « Think Tank Club 2030 Afrique ». Il est aussi cofondateur de la « French-African Foundation », membre du conseil d’administration de diverses organisations telles que « Women in Africa Initiative » et « l’African Business Academy ».

Khaled Igué est diplômé d’un master en Affaires Publiques – Potentiel Afrique de Sciences Po Paris (2014), d’un MBA de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris (2012), d’un Diplôme d’Ingénieur en Génie Civil de l’Institut National des Sciences Appliquées de Strasbourg (2008). Khaled a été en 2009, chercheur junior à Illinois Institute of Technology à Chicago,
États-Unis.


À Propos de cet article

Cette interview 7 questions à Khaled Igué : l’heure de l’Afrique tant espérée est-elle là ? est réalisée par Sara I. Djomakon dans la Rubrique L’Afrique de la Nouvelle Génération de la plateforme Parcoursinspirant.com.

Sara I. Djomakon est la Fondatrice et Consultante principale de la plateforme Parcoursinspirant.com qui oriente, équipe et accompagne chaque jeune et femme diplômé(e) en Afrique et dans la francophonie à embrasser la carrière la plus épanouissante de sa vie en les amenant à mieux se découvrir et à développer leurs talents naturels en expertises au service du domaine le plus approprié pour plus d’efficacité, d’excellence et de bien-être dans leur secteur d’activité.

Comments

  • Brianral
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    You have got good knowlwdge at this point.

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